Histoire du Preussenhübel

LA TENTATIVE DE PRISE D'ASSAUT DE 1793 

La nuit du 16 au 17 novembre 1793, correspondant à la date du 26 Brumaire an II, les Prussiens ont tenté de prendre d'assaut la forteresse française, tentative soldée par un échec sanglant pour ceux-ci. Ce fait marquant de l'histoire de la citadelle pendant la Révolution reste pourtant relativement méconnu. Les sources sont en effet pauvres et ne nous renseignent que partiellement sur le détail des faits. Les sources sont d'ailleurs plus riches du coté allemand que du Côté français. Nous disposons en effet d'ouvrages allemands du début du XXè siècle s'inspirant de chroniques anciennes et des archives militaires allemandes et autrichiennes. Du coté français, aucune étude approfondie n'a été menée jusque là et les archives de la forteresse ont soit disparues soit été apportées à Vincennes, au service historique de l'Armée de terre. Quelques recherches ont cependant été réalisées en 1993, pour le bicentenaire, apportant quelques éclaircissements.

Pour nous resituer dans le contexte, nous sommes au coeur de la Révolution, sous la l' République et le régime de la Convention qui tend, en cette fin d'année 1793, vers la dictature des Montagnards et de Robespierre et la Terreur. L'atmosphère qui règne alors à Paris est palpable dans presque tout le pays, et notamment dans les villes occupées par des garnisons militaires, intermédiaires directes avec l'autorité centrale.

Du côté des opérations militaires, la guerre avait été déclarée dès octobre 1791 par la France aux monarchies européennes et notamment à la Prusse et à l'Autriche dont les souverains craignaient une contagion de la Révolution dans leurs Etats et n'avaient pas tarde à se coaliser contre la France.

D'une position plutôt défensive, la France passe à l'offensive après la victoire de Valmy et après le passage du régime de monarchie constitutionnelle au régime de la Convention en septembre 1792. Les armées républicaines pénètrent dès lors aux Pays-Bas et dans les Etats allemands jusqu'à Mayence, prise en juillet 1793.

Mais une contre-offensive des coalisés Austro prussiens repousse les armées françaises vers le Sud dès juillet 1793. Mayence est perdue le 23 juillet et les Français sont rejetés après la bataille de Pirmasens jusqu'à Sarreguemines, en septembre 1793. Le 13 octobre, la ligne de Wissembourg est percée par les Autrichiens du général Von Wurmser, aidés des prussiens qui s'attaquent aux positions françaises de la Main du Prince, à même pas 10 km à l'Est de Bitche. L'Armée du Rhin se voit repoussée au Sud de la Moder.

Début novembre 1793, le front se stabilise ; l'armée de la Moselle forme un cordon sur la Sarre allant de Sarre-Union à Sarrelouis et l'Armée du Rhin occupe des positions allant de la rive droite du Rhin aux Vosges. Dans leur retrait les Français laissent derrière eux la place invaincue de Bitche se trouvant alors complètement isolée dans une zone vide de troupes françaises. Tel est également le cas pour la place française de Landau.

La question de la prise de la place forte isolée de Bitche se pose aussitôt aux coalisés, qui ne se décideront, nous le verrons, qu’après de multiples investigations et sans conviction unanime. Nous nous intéresserons ensuite aux préparatifs et à l'assaut lui-même.

 LA QUESTION DE LA PRISE DE BITCHE 1) La situation 

La place est alors occupée par une garnison de 800 hommes environ, dont 675 volontaires du 2ème Bataillon du Cher sous les ordres du lieutenant colonel Huet, 64 canonniers du 1er Régiment d'Artillerie sous les ordres du commandant Robert et 60 miliciens. La place a pour commandant temporaire un dénommé Barba, appartenant au 5ème d'Infanterie.

A Bitche, la garnison de la forteresse et la ville bien que ne subissant pas de siège se savent cernées et se préparent devant l'imminence d'une attaque. La ville est entourée d'une palissade de bois et la construction d'un mur sensé protéger l'accès au glacis du coté nord est en cours d'achèvement. Les accès au chemin couvert de la citadelle sont apparemment fermés par des palissades de bois.

Du coté des coalisés, les bataillons prussiens du prince héritier de Prusse Von Hohenlohe et du Duc de Brunswick, commandant en chef des armées coalisées, campent du coté d'Eschviller et de Schweyen, à une dizaine de kilomètres seulement au nord de Bitche. Les Autrichiens du général Von Wurmser sont stationnées près de Soultz-sous-Forêt.

Il est dans les intentions du général Von Wurmser de poursuivre la lutte contre les Français et de prendre Strasbourg~ mais sur ordre du roi Frédéric-Guillaume II de Prusse, les opérations militaires doivent cesser pour l'hiver. Les généraux envisagent alors de prendre leurs quartiers d'hiver. Le duc de Brunswick décrète que ses quartiers d'hiver seront pris dès le 16 novembre à Kaiserslautern.

L'idée de s'emparer de Bitche émane avant tout des Autrichiens auxquels il apparaît que la place, constituant un véritable verrou au carrefour de six routes, leur aurait permis de compléter le cordon de défense face à la France et de leur donner une base de départ solide pour la poursuite de la guerre. La prise de Bitche par les coalisés constituerait d'autre part un handicap sérieux pour les Français, dont la route de Landau aurait été coupée.

L'idée est soumise au prince Von Hohenlohe par le Felmarchalleutnant Von Wartensleben, délégué impérial auprès de l'armée prussienne. Von Wartensleben promet la couverture intégrale des frais de l'opération par Vienne. Von Hohenlohe semble convaincu, quoi que conscient des risques, il s'était notamment laissé dire, qu'il serait facile de faire coopérer le commandant de la place et que la garnison n'était pas disposée à se sacrifier.

Pourtant, Brunswick n'accorde pas tout de suite son accord, répliquant qu'il y avait des intérêts plus urgents et sachant que le sang prussien allait couler en vain et au profit des Autrichiens. C'est bien à contre coeur qu'il cédera finalement à la volonté du prince Von Hohenslohe.

 2) Les investigations visant à faire coopérer le commandant 

L'idée d'une attaque traditionnelle étant rapidement mise de coté, les coalisés s'efforcent de trouver un autre moyen de faire coopérer le commandant à une reddition rapide de la place.

 On cherche alors des intermédiaires et on va entrer en contact avec des abbés réfractaires, interlocuteurs privilégiés. Il verra notamment un certain abbé ULRICH, dont le beau frère, BIZOT, est ingénieur à la citadelle. La lettre que l'abbé adressera à son beau-frère, dont le contenu n'est pas connu restera sans réponse. C'est alors qu'on s'adresse à l'abbé WEBER, qui tentera de faire coopérer son neveu WERNER, cantinier à la citadelle, et de le faire venir à Siersthal, pour une entrevue avec les Prussiens. Bizot, chef hiérarchique de Werner, l'autorise à s'absenter, mais en apprenant de quoi il s'agit, le met en garde du danger qu'il encourt et tout contact est rompu. 

Au lendemain de l'attaque de la Main du Prince, se présente au QG du prince Von Hohenlohe à Eschviller un certain Schoppart, fils d'un ancien maire de Bitche et beau frère d'un lieutenant d'artillerie du nom de LANG, garde magasin du fort de Bitche. Schoppart remet une missive dans laquelle Lang présente notamment le détail de l'armement du fort. Il confie que la garnison composée de volontaires du Cher n'était pas disposée à se sacrifier en cas d'attaque ennemie et que le commandant de la place, Barba, n'était pas un révolutionnaire convaicu...

  Schoppart vient aussi proposer ses services ainsi que ceux du métayer de la ferme Rochat, un anabaptiste du nom de Westerhold.

  Le concours de Schoppart, de Lang et de Westerhold est accueilli avec intérêt. Le duc de Brunswick met immédiatement à disposition du prince une somme importante d'argent. Sont promises des récompenses à toutes les personnes offrant leurs services, y compris au commandant que l'on espère toujours faire coopérer, par l'intermédiaire de Lang. Mais il s'avérera que le commandant se refuserait définitivement à toute reddition.

L'idée de soudoyer le commandant est alors abandonnée et les projets s'orientent vers l'alternative d'une attaque surprise. Par ailleurs, la complicité du lieutenant reste acquise.

 LA PRISE D'ASSAUT, ULTIME RECOURS 

Dans les rangs prussiens se trouve un émigré français du nom de BRUNET DE TELIN, qui avait jusqu'en 1792 fait partie de la garnison de la citadelle avant de rejoindre l'armée prussienne. Celui-ci affirme connaître les moindres recoins du fort et apporte activement son concours aux investigations.

 1) Les préparatifs 

Une correspondance suivie par l'intermédiaire de Schoppard, entre le QG prussien et le lieutenant Lang permet aux Prussiens d'être renseignés très exactement sur le fort et sur ce qui s'y passe.

Les Prussiens élaborent un plan d'attaque très précis où rien n'est laissé au hasard et tenu dans le plus grand secret jusqu'au dernier moment.

L'opération est fixée au 16 novembre au soir. Le commandement du détachement est confié au colonel Von Wartensleben, secondé du lieutenant-colonel prussien Von Hirschfeld et du commandant Von Kalkreuth. On dénombre 12 capitaines, 34 lieutenants, 100 sous-officiers, 1680 hommes de troupe et 106 ouvriers ou sapeurs. Parmi ces ouvriers on trouve des maçons, des charpentiers, forgerons et serruriers. Ceux-ci sont munis de marteaux, burins, massues, pieds de biche, haches et pioches.

  On forme 10 sections réparties en 2 colonnes.

Chaque section a une composition qui est fonction de la mission propre qui lui est attribuée.

Le détachement est groupé à sept heures du soir près du calvaire se situant à l'embranchement de la route de Deux-Ponts vers Nousseviller.

 

L'itinéraire choisi par le détachement a lui aussi été soigneusement choisi, afin notamment d'arriver à la citadelle par le Sud, d'où il est le moins attendu.

 2) L'itinéraire et la définition des missions. 

Carte : Les colonnes se mettent en marche vers Schorbach par la ferme des Tuileries, se dirigent vers la ferme Rochat en passant par le moulin Ochsenmühle et le vallon du Mausbach.

  La ferme Rochat doit servir de point de repli, on y dépose les charrettes qui doivent servir à l'évacuation des blessés.Les deux colonnes se scindent, la première arrive jusqu'aux premières maisons du faubourg de Strasbourg et s'apprête à gravir le glacis. La deuxième arrive par le faubourg des tilleuls et se dirige vers la queue d'hyronde et l'entrée principale. La 1ère colonne est composée des sections 1, 2, 3, 4 et 7 et a pour mission de pénétrer dans la place, de neutraliser la garnison et de capturer le commandant. C'est particulièrement à la section 1 qu'incombe la mission la plus difficile. Composée de 300 hommes guidés par l'émigré Brunet de Telin, la section doit pénétrer la première dans le fort en perçant les portes menant à la poterne droite de la Petite-Tête, passer par la caponnière pour déboucher directement sur le plateau devant le pavillon du commandant et neutraliser celui-ci. Les sections 2, 3 et 4, après avoir neutralisé le corps de garde inférieur du couronné de la PetiteTête et l'ingénieur Bizot qui habite le pavillon sur la Petite-Tete, doivent prêter main forte à la section 1 sur le plateau supérieur.

  La section 7 a pour mission de stationner sur le chemin couvert pour empêcher tout renfort venant de la ville. La 2ème colonne est composée des sections 5, 6, 8 et 10 et a d'avantage une mission de diversion que d'attaque du coté Est de la citadelle. La section 5 doit maîtriser le corps de garde du bastion 6 avant de parvenir, par l'escalier en colimaçon qui débouche derrière la boulangerie sur le plateau supérieur.

  La section 6 a la même mission de l'autre côté et doit, parvenir par l'escalier en colimaçon qui débouche derrière la chapelle sur le plateau supérieur.

  La section 8, après avoir neutralisé les sentinelles du corps de garde inférieur, doivent tenter, à l'aide de haches, de percer la porte principale du fort.

  La section 10 doit déclencher une fausse attaque sur l'ouvrage détaché de la queue d'hyronde afin d'attirer la garnison du côté de la Grosse-Tête et ainsi de faire diversion.

  Quant à la section 9, elle a pour charge de pénétrer en ville afin d'y faire diversion et de prendre des otages. La moitié des hommes la composant s'était dirigée directement de Nousseviller vers la ville pour y pénétrer par la porte de Sarreguemines, l'autre avait accompagné le reste du détachement pour pénétrer en ville par les portes de Strasbourg et de Landau.

 

3) L'assaut

  L'assaut est donné à minuit. La nuit est claire.

Au début du moins, le plan des Prussiens semble fonctionner. Les manoeuvres de diversion en ville et sur la queue d'hyronde vont bon train. En ville, quelques maisons prennent feu.

 Le corps de garde inférieur est rapidement neutralisé mais le bruit que provoque les coups de hache sur la grande porte ne manquent pas de tirer de son sommeil le vacher nommé Billet qui dort juste à coté et qui donne l'alerte.

  Du coté de la Petite-Tête, les premières portes menant des fossés à la poterne droite sont facilement enfoncées, les hommes de la première section pénètrent dans la caponnière mais ne parviennent pas à faire céder la dernière porte, celle qui donne sur le plateau. Les manœuvres  des sapeurs sont rendues difficiles par l'exiguïté du couloir.

  A l'intérieur de la citadelle, la garnison surprise prend rapidement les armes et commence a jeter toutes sortes de projectiles du haut des remparts : poutres de bois, torches enflammées, vaisselle, eau bouillante...

  Le capitaine Augier du bataillon du Cher va alors particulièrement se distinguer en prenant de nombreuses initiatives et notamment en faisant bloquer avec des poêles la porte qu'essaient d'ouvrir les assaillants. Il refuse également les clés au commandant qui veut faire ouvrir la grande porte.

  Le sang des assaillants bloqués dans les fossés et sur la grande rampe ne tarde pas de couler à flot. Les cadavres et les projectiles jonchent le sol et rendent difficile toute circulation dans des passages et couloirs déjà très étroits, si bien que les Prussiens qui avaient réussi à pénétrer dans la Petite-Tête se retrouvent prisonniers.

 BILAN 1) Une hécatombe 

Dans une confusion totale et devant l'évidence de l'échec de l'opération, l'ordre de retrait est donné a six heures du matin, par Von Wartensleben, lui-même légèrement blessé.

  Le total des pertes morts, blessés et disparus confondus du côté prussien s'élève à 518 hommes, 24 officiers et 21 sous-officiers. Parmi ceux-ci, 9 officiers et 242 hommes morts, vifs ou blessés restent entre les mains des Français

  Le lendemain, 120 Prussiens tombés lors de l'assaut sont enterrés dans une fosse commune:à un endroit que l'on appelle depuis « Preussenhübel » ou « Präjsehiwwel » en dialecte.

  Les blessés sont quant à eux transportés à l'hôpital militaire où beaucoup mourront des suites de leurs blessures.

  Du coté français, on dénombre tout de même 9 tués et 30 prisonniers. En ville, une poignée de notables dont le maire ainsi que des civils ont été pris en otages et emmenés pour une captivité de 18 mois.

 2) Le sort des traîtres et les distinctions

 

Parmi les prisonniers, les Français sont surpris de trouver un ancien de la citadelle, Brunet de Telin (« Tutelin »). La traîtrise dont à venait de faire preuve lui vaut d'être fusillé quasiment sur le champ.

  L'attitude équivoque dont a fait preuve le commandant Barba fera l'objet d'une lettre de dénonciation et il sera amené à Paris où il sera probablement jugé et guillotiné.

  Le lieutenant Lang réussit apparemment à fuir et à rejoindre les Prussiens.

Les sources sont floues quant au sort des autres personnes qui s'étaient mises au service des Prussiens, notamment l'ingénieur Bizot et Werner le cantinier.

  Quant au capitaine Augier, dont l'attitude courageuse lors de l'assaut a été relevée par son supérieur le lieutenant-colonel Huet, sera l'année suivante élevé au grade de général de brigade.

 3) Les leçons 

La résistance de Bitche lors de cette attaque contribuera à faire reconnaître l'importance de la place. C'est notamment pour éviter un nouvel assaut de ce genre que sera bâtie au XIX siècle une nouvelle enceinte autour de la ville

  En 1893, à l'époque allemande, à l'initiative du Club Vosgien ou Vogesen Verein sera érigé sur le Preussenhübel une stèle en mémoire de la nuit du 16 au 17 novembre 1793.

 

2 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site